La grand mère

« Il en est hors de question !
Jamais ! »
Sara claqua la porte d’entrée.
Ca y est, elle était dehors.
Libre.
Il fallait qu’elle sorte.
Elle ne pouvait pas rester dans l’appartement.
Sa rage l’envahissait et prenait toute la place.
Oui, il fallait qu’elle prenne l’air.
Elle était incapable de lui faire face.
Elle l’aurait détruite.
La colère amène dans des chemins bien sombres parfois.

Et Sara le savait.

Elle tourna à l’angle de la rue et se retrouva face à la boutique du coiffeur.

Il y avait trop de béton.
Elle avait besoin de respirer.
Et elle se sentait prisonnière dans la ville.
Elle emprunta la direction de la plage.
Quoi de mieux que l’air marin et le rouleau des vagues pour se détendre.
Personne ne resistait à la puissance de l’océan.

Tous les sentiments et les émotions paraissaient anodins à côté de la force et de la majesté de l’eau.

Elle accélera le pas.

Elle se mit à marcher vite.
De plus en plus vite.
Et se retrouva à courir.
Cela devenait urgent.
Elle devait sentir l’écume sur ses pieds nus.
Lorsqu’elle aperçu la plage, son allure doubla.
Et puis d’un coup.
Elle s’arrêta.
Elle y était.
Les deux pieds dans l’océan.

Elle pouvait se détendre.

Elle pouvait crier.
Et Dieu, qu’est ce qu’elle cria !
Jusqu’à sentir ses cordes vocales se tendre.
Et sa voix se briser.
Finalement.

Et puis se fut le silence.

Un silence bercé par le bruit de la brise et des vagues.
Alors qu’elle regardait l’horizon des souvenirs revenaient à elle.

L’achat du congélateur.

La mort de sa grand mère.
Le calcul du trou financier sans les revenus de sa retraite pour nourrir la famille.
La décision de ne rien dire.
Et la demeure qu’ils avaient choisie pour qu’elle passe le reste de l’éternité.
Bien au frais.
Elle qui aimait tant les journées froides d’hiver.
Le temps était passé.
L’habitude s’était installée.
Chaque soir.
S’asseoir à côté du congélateur.
Et parler à sa grand mère.
De ses joies, de ses peines.
C’était son moment à elle.
Et elle savait que sa grand mère ne lui en voulait pas.
Elle comprenait.
Et elle aussi aimait ces soirées avec sa petite fille.
Sara le sentait.
Sa grand mère était là.
Apaisée.
Et elle la guidait.
Comme elle l’avait fait tant de fois de son vivant.

Ses derniers mois, ces rendez vous avaient souvent été le meilleur moment de la journée de Sara.

Alors que la situation financière de la famille s’améliorait.
La relation entre Sara et sa grand mère outrepassait la mort.

Au début, la gratitude pour l’argent de la morte avait réussi à maintenir le respect de la famille envers la défunte.

Puis, le frère ainé avait lancé un petit business.
Et alors que l’argent devenait moins rare.
La famille avait commencé à oublier.
La grand mère dans le congélateur.
Et ce qu’ils lui devait.
Seule Sara continuait à rendre visite à sa grand mère chaque soir.
Les autres membres de la famille était passé à autre chose.
L’affaire de son frère avait pris de l’ampleur.
Et la retraite de l’aïeule n’était plus si nécessaire à la survie de la famille.

Même si Sara n’approuvait pas l’attitude ingrate de sa famille.

Elle s’était tut.
Jusqu’à ce soir.
Jusqu’à ce qu’elle découvre sa grand mère entourée de petits sachets colorés de glaces.
Alors.
Elle ne put contenir sa colère.
Le manque de respect était devenu trop flagrant.
C’est alors que celui que l’on appelait maintenant le roi du sorbet.
Son frère.
Lui expliqua qu’il était temps de dire au revoir à la grand mère.
Et surtout.
De libérer le congélateur.
Il en avait besoin pour stocker ses glaces.
La grand mère commençait à devenir encombrante.

Sara n’avait pu en entendre davantage.

Et c’est ainsi qu’elle s’était retrouvée.
Les deux pieds dans l’océan.
A hurler sa colère.

Elle ne voulait plus entendre parler ni de sorbets ni d’argent.

Elle voulait seulement fixer l’horizon.
Là où l’océan ne semblait jamais s’arrêter.
Et c’est comme ça que ses pensées s’apaisèrent.
Puis.
Petit à petit.
Des formes commençèrent à se dessiner dans le ciel marin.
Si Sara ni prêta d’abord pas attention.
Lorsque sa grand mère apparu clairement dans le firmament.
Elle ne put l’ignorer.
Soudain.
Tout était douceur.
Et dans un souffle de vent
Elle entendit sa grand mère.
« Viens minha menina. On s’en va. »
Photo de Dev Benjamin sur Unsplash

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