Le dernier jour du magasin

Raul ouvrit le store grinçant.
Un rayon de soleil s’y glissa aussitôt.
Comme s’il trépignait depuis un moment à la porte du magasin.
On y était.
Le début du dernier jour.

Ce soir.
Quand le soleil se déciderait à quitter la petite boutique.
Raul refermerait ce même store.
Définitivement.

L’heure n’était pourtant pas à la nostalgie.
Raul travaillait depuis tant d’années.
Chaque jour.
Efficacement.
Sans relâche.
Ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait se mettre à rêver pendant les heures de travail.

Il effectuait les gestes précis et ordonnés.
Tant de fois répétés.
Qui avaient fait de lui le commerçant qu’il était aujourd’hui.

La rue commençait à s’animer et les passants se faisaient de plus en plus nombreux.
Parmi eux, les connaissances et voisins.
Qui passaient en le saluant.

40 ans plus tôt.
C’était un inconnu.
Un étranger parmi tant d’autres.
Débarqué du sud.
Qui espérait faire affaire ici.

Sa place ?
Il avait dû la gagner.

Son intégration avait été lente.
Cela n’avait pas été facile.

La concurrence était rude dans le quartier.
A ses débuts, il n’était pas rare qu’aucun client ne passe la porte de son échoppe.
Les habitants avaient leurs habitudes.
Et préférait acheter dans les épiceries voisines.
Alors pour Raul les journées étaient longues.
Très longues.

Un jour où le temps semblait s’étirer.
Où la fin de la journée semblait ne jamais arriver.
Raul avait senti le désespoir l’envahir.
Il avait réagi presque aussitôt.
Il ne pouvait laisser s’installer un tel sentiment.
Il avait trop travaillé.
Il avait trop sacrifié.
Heureusement.
Raul avait été à bonne école.
Sa mère lui avait enseigné depuis tout petit la recette de l’espoir.

Il se mit à entonner une chanson.
Entendue à de nombreuses reprises dans sa vie.
Lors des jours si sombres que l’on doutait de voir la lumière à nouveau.
Sa mère la chantait.
Jusqu’à ce que la joie revienne.
Et elle revenait toujours.
Voilà pourquoi Raul se mit à chanter.
Timidement au début.
Puis de plus en plus fort.
Et pour la première fois, les passants de la rue le regardèrent.
Surpris, incrédules, curieux.
Mais Raul avait une voix chaleureuse.
Et très vite les sourires s’affichèrent.
Il eu son premier client.
Et décida qu’il chanterait chaque jour.
Ses mélodies enjouées furent appréciées.
C’est comme ça que l’on commença à le remarquer

Le chant de Raul attira quelques clients.
Mais cela ne suffit pas à développer son affaire.
Le jour où son commerce pris une toute autre ampleur.
Raul s’en rappelait parfaitement.

En ce temps-là, Raul vivait seul.
Et même s’il rêvait de la compagnie d’une femme.
Son travail ne lui laissait que peu de temps pour faire des rencontres.
Sa priorité n’était pas là.
Quand son épicerie serait prospère, peut-être s’autoriserait-il à inviter une des femmes du quartier.
En attendant.
Certains jours il appréciait la lecture de revues pour adultes.
Outre, le plaisir que lui procurait cette lecture.
Il y trouvait un certain réconfort.
Regarder ces photos de femmes nues dans des positions suggestives.
Etait pour lui, comme la preuve que le sexe existait encore.
Et qu’un jour il aurait à nouveau l’occasion vivre des moments torrides en bonne compagnie.

Même si Raul gardait en général le plaisir de cette lecture pour la fin de son travail.
Certains jours où la boutique était tranquille.
Il aimait passer le temps en feuilletant ses magazines.

Un jour.
Alors qu’il était absorbé par la beauté nue d’une des protagonistes.
Il ne prêta pas attention à la sonnette de la porte annonçant l’arrivée d’un client.
Et lorsqu’il leva les yeux.
Un homme était lui aussi penché sur la revue.
Surpris.
Raul ferma aussitôt son magazine et bredouilla quelques excuses espérant que son client ne lui en tiendrait pas rigueur.
Mais l’homme.
Au contraire.
Semblait ravi.
Il souhaitait lui acheter sa revue.
Raul refusa.
Il n’était pas question de devenir ce genre de commerçant.
Il voulait construire une réputation honorable.
Et avoir une clientèle tout aussi respectable que lui.
L’homme insista.
Personne ne vendait ce genre de revue par ici.
Lui aussi était célibataire.
Et cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas eu le plaisir de voir une dame nue.
Raul hésita.
Il le comprenait.
La vie seul n’était pas facile.
Et se décida finalement à lui vendre le magazine.
Comme Raul l’avait prévu.
Très rapidement.
De nouveaux clients arrivèrent à sa boutique.
Et même s’il continua à vendre ces revues.
Il choisissait sa clientèle.
Il refusait de vendre aux adolescents.
Ils étaient dans la force de l’age.
Ils n’avaient pas besoin de revues pour rêver.
Ils n’avaient qu’à vivre leurs rêves.
Et avoir des relations sexuelles.
Raul considérait son refus comme éducatif.
Ils le remercieraient un jour.
De les avoir pousser à avoir une vie sexuelle réelle plutôt qu’imaginée.
Pour les autres, il aimait à se voir comme un bon samaritain.
Sauveur des ames solitaires.
C’est ainsi qu’il continua à vendre ses revues.
Et c’est comme ça qu’on commença à le trouver sympathique.

Mais la sympathie n’est pas tout dans un quartier comme celui ci.
Pour s’y intégrer, il convient de gagner le respect de ses habitants.
Et Raul finit par y arriver.
Grâce à Matilda.
Sa voisine.

Un jour, elle entra dans sa boutique.
Enceinte jusqu’au cou.
Elle cherchait un cadeau pour sa nièce.
Et la lourdeur de sa fin de grossesse ne lui avait pas donné le courage d’aller plus loin que la boutique de Raul.
Elle lui avait demandé conseils.
Et alors que Raul s’était mis en quête du présent parfait.
Soudain.
Les eaux de Matilda avaient inondées le sol.
Ensuite.
Tout avait été très vite.
Alors que Raul s’apprêter à courir chercher du secours.
Sa voisine lui avait saisit le bras.
Il ne pouvait la laisser seule.
Le bébé arrivait.
Et il n’avait pas l’air de vouloir attendre que sa mère soit entre de meilleurs mains.
Raul avait donc dû s’improviser accoucheur.
Et c’est dans ses bras que le nouveau né avait attéri.
Un petit garçon.
Que Raul aurait la joie de voir grandir.
La nouvelle de l’évènement se répandit.
Il fut remercié.
Chaleureusement.
Et fut désigner parrain du petit.
C’est comme ça qu’on commença à le respecter.

En gagnant le respect des habitants.
Raul avait assuré la pérennité de son commerce.
A partir de la naissance de son filleul.
Il n’eut plus à s’inquiéter de la rentabilité de sa boutique.
Il avait des clients réguliers et était recommandé.

Pourtant.
En ce dernier jour.
Ce n’est pas ces souvenirs qui revinrent à la tête de Raul.
La prospérité économique.
Même s’il en était fier.
N’est pas ce dont il se souvenait aujourd’hui.
Alors qu’il installait pour la dernière fois derrière le comptoir de sa boutique.
C’est du jour de l’incendie qu’il se rappela.

Le feu avait démarré dans la maison de Nicolás.
Comme à son habitude.
Il était rentré dès potron minet.
Saoul comme une barrique.
Au lieu de s’assoupir directement sur le canapé dès son arrivée.
Comme il le faisait normalement.
Nicolás se sentit des vélléités de grand chef cuisinier.
Il eu envie d’haricots noir.
Et le snack de dona Lona était fermé.
Il décida donc qu’il les cuisinerait.
Seul un cerveau embué par l’alcool pouvait être à l’origine d’une telle décision.
Nicolás ne savait pas cuisiner.
Et la cuisson des haricots prenait plusieurs heures.
C’est ainsi que le pauvre bougre s’endormit en laissant la casserole sur le feu.
Et lorsque Nicolás s’endormait au petit matin.
Tout le monde savait qu’il était impossible de le réveiller avant la nuit.
C’est ce qui arriva.
Nicolás ne se réveilla pas.
Et le feu commença dans sa cuisine.
Jusqu’à envahir son appartement.
L’immeuble.
Et les édifices voisins.
Lorsque les pompiers réussirent enfin à éteindre les flammes.
Le quartier était amputé d’une rue.
Et de nombreuses familles se retrouvaient sans logis.
Démunies.
Sous le choc.

La solidarité s’organisa.
Et Raul voulait faire sa part.
Il ne savait que trop bien ce que c’était de tout perdre.
Il se rappelait très clairement du jour où ils avaient été expulsés.
Lui, sa mère et ses frères et soeurs.
Cette sensation de vide.
Et puis la peur.
Oui, Raul ne s’en rappelait que trop bien pour rester les bras croisés.
Alors.
Il se rendit dans la réserve.
Et y resta jusqu’au soir.
Jusqu’à ce que tout son stock soit emballé en petits colis.
Un pour chaque famille.
Avec de quoi manger pendant deux semaines.
Ce jour là.
Lorsque Raul pu enfin regagner son petit appartement.
Après la livraison de ses colis.
La nuit était déjà bien avancée.
Ce dont il ne se doutait pas en s’allongeant sur son lit cette nuit là.
C’est que c’est ce jour là que l’on commença à l’aimer.

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Photo de billow926 sur Unsplash

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