Le jour où je traverse le quartier des fous

Dans le quartier du Veludo, il existe un dicton bien connu de tous les habitants.
Dans le Veludo, chaque heure a son fou.

Ca commence avec « O despertador » qui dès 5 heures de matin déambule dans les rues en hurlant
« Bonne journée »
« Merci mon dieu pour cette nouvelle journée »
« Bénédictions sur le Veludo »
Il ne s’arrête que lorsqu’il est sur que tout le monde est bien réveillé.
« Il ne faudrait pas que quelqu’un manque le travail » dit-il.

Puis à 9h entre en scène « O cara da musica » qui allume son mur d’enceintes et inonde le quartier de musique.
Funk, Axé, Samba, Rocha, Maracatu, Forró.
Tous les styles de musique y passent.
Selon son humeur, selon la saison, selon les demandes que les habitants lui crient depuis la rue.
Il n’arrêtera qu’à l’heure où il part boire sa bière dans le bar du coin.

C’est ensuite l’heure de « O queijo ».
Avec son microphone il fait la propagande de son fromage fondu.
Quand les passants s’arrêtent.
Il prend sa glacière.
Y sort ses brochettes de fromage aux herbes et au piment.
Et les fait griller au dessus de son petit feu.
Puis il reprend son microphone et sa propagande.
Jusqu’à épuisement des stocks.

A partir de midi, c’est le show de « O Cantor ».
Il habite la place centrale du quartier.
Il rentre chez lui chaque jour pour le déjeuner.
C’est sa pause, son petit péché mignon.
Et il l’aime la passer à chanter.
Fort.
Très fort.
Et faux aussi.
Sur fond de musique populaire, il s’égosille jusqu’à perdre son souffle.
Sa voix criarde résonne sur toute la place.
Dès qu’elle s’arrête, il est l’heure de retourner au travail.

L’après midi, celle qui déambule dans les rues du Veludo c’est « A mulher ».
Elle marche.
Toute l’après-midi.
Dans toutes les rues.
Et puis souvent elle s’arrête.
Elle parle de son mari.
Chaque jour une nouvelle histoire.
Aujourd’hui, elle lui a fait une injection de vitamines de cheval.
Une dans chaque fesse, une dans chaque bras.
Il s’est retrouvé avec un cul bombé laissant l’eau à la bouche et des bras d’Hercule.
Mais c’est que du faux cette histoire.
De la vitamine de cheval.
Pas un pète de sport.
Il peut faire semblant autant qu’il veut son mari.
Elle connait la vérité, elle.

Au moment où « A Mulher » rentre retrouver son mari, c’est « Jesus » qui s’installe sur la place centrale du quartier.
Sa bible à la main, il lit la bonne parole aux habitants.
De temps en temps, il s’arrête pour chanter un alleluia.
La bible a changé sa vie.
Il veut à son tour changer la vie des autres.
Au moins le temps d’un évangile.

Et c’est à la fin de la prêche de « Jesus » que « A Talalara » la pute la plus ancienne du quartier sort de chez elle.
Elle referme consciencieusement son petit portail derrière elle.
Il est temps de commencer sa nuit de travail.
Faute de clients, elle passe souvent sa nuit au bar, à boire avec les clients.
Elle leur raconte sa vie.
L’époque où elle était la pute la plus prisée de tout le quartier.
Lorsqu’elle est tombée amoureuse.
Lorsqu’elle a commencé à faire des conneries.
Elle leur montre les marques de sa tentative de suicide.
Leur parle de ses enfants, de ses petits enfants.
Drague les nouvelles têtes.
Les invite chez elle.
Leur garantit qu’ils passeront une nuit torride et inoubliable.
Tout les habitants du Veludo connaissent ses histoires.
Mais elle a toujours de l’audience.
Jusqu’au petit matin.
Jusqu’à ce qu’elle rentre dans sa petite maison.

Dans le Veludo ce sont ses fous qui rythment les journées.
Le soleil n’a qu’à bien se tenir.

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