Ramon

Tout le quartier se rappelait de la naissance de Ramon.
A peine sorti du ventre de sa mère.
Ses premiers pleurs étonnèrent tout le monde.
Quel coffre !
Ses hurlements révélèrent une voix puissante, caverneuse et grave qui semblait venir du plus profond de ses entrailles.
On n’avait encore jamais rien entendu de tel venant d’un nouveau-né.

Les voisins félicitèrent sa mère.
Voilà un petit qui avait un avenir tout tracé.
Sa voix le mènerait loin.
Il serait chanteur.
Célèbre.
Ferait carrière.
Peut-être même à l’international.

En attendant sa renommée mondiale.
Ramon grandit vite.
Et sa grosse voix le fit vite connaître dans toute la favela.

Il développa un physique aussi singulier que son timbre.
L’essentiel de son visage était dominé par une énorme bouche et des lèvres pleines à la hauteur de sa puissance vocale.
Une tête ronde et disproportionnée trônait sur un corps de guingois et maigrichon.

Poussé par ses proches et voisins.
Il commença à apprendre les chansons populaires brésiliennes.
Il chantait quand on le suppliait gentiment.
Car.
A l’image de sa voix.
Il avait développé un fort tempérament.
Et il n’aimait pas qu’on s’adresse à lui autrement qu’avec respect.

Un jour.
Les dealers de sa rue l’interpellèrent.
Leur chef avait une proposition pour lui.
Comme tout le monde dans le quartier, Ramon le connaissait.
Son identité n’était mystérieuse que pour la police.

Le trafiquant avait besoin que ses hommes puissent travailler tranquille.
Sans craindre de se faire surprendre par la police.
Il lui fallait donc un guet.
Avec une voix puissante.
Suffisament forte pour être entendue à l’autre bout de la favela.
Et prévenir tous ses hommes.

Ramon venait d’avoir 15 ans.
Comme tous les jeunes du quartier avant et après lui.
C’était l’heure de faire un choix.
Lutter.
Pour une vie meilleure.
Qui n’arriverait surement jamais.
Ou suivre le chemin que l’on rendait si accessible.

Ici, tout le monde le savait.
Il était plus facile de vivre du trafic que de faire carrière.
Il était plus facile d’en mourir aussi.
Mais la faim tuait tout autant que la police ou les guerres de gangs.

Ramon pensa à sa mère.
Son désaccord.
Ses sacrifices.
Il songea à ses frères et sœurs.
Des jours où la faim était si insoutenable.
Qu’elle embuait leurs cerveaux.
Et les rendaient violents.

Il accepta l’offre du trafiquant.

Ramon connaissait tout le monde.
Et, comme tous ceux qui avaient grandi ici, il avait appris à repérer la police dès son plus jeune âge.
Pour l’éviter.
Et rester en dehors des problèmes.
Il savait qu’il était coupable.
Coupable d’être né ici.
Et criminel dès la naissance aux yeux de la société brésilienne.

Chaque jour il se déplaçait.
De sa démarche tordue.
Dans les différents points stratégiques du narcotrafic de la favela.

Il observait.
Détectait la présence d’intrus.
Et si rien n’était à signaler.
Il criait de sa grosse voix :
« dans la paix de Jah ! »
Les trafiquants savaient.
Ils pouvaient travailler en paix.
Dieu à leur côté.

Il suivait un itinéraire et un horaire précis.
Déterminé chaque semaine par les trafiquants.
S’ils manquaient à l’appel au lieu et à l’heure définis.
Les trafiquants s’éparpillaient aussitôt dans le labyrinthe de rues étroites de la favela.
Rendant impossible à la police la possibilité de les retrouver.

Au fil des semaines.
La célébrité de Ramon se transforma.
De future star de la pop.
Il devint.
La voix du narcotrafic.
Et les habitants s’habituèrent.
A entendre plusieurs fois par jour.
A différents endroits de la favela.
Son appel.
Avec Dieu comme protection.

La police finit par comprendre.
Il fut arrêté.
Fit de la prison.
Comme mesure d’avertissement.
Pour qu’il rentre dans le rang.

A sa sortie.
Il était déjà connu.
Son passé de chanteur avait été enterré.
Ses options de carrière s’étaient évaporées.

Il reprit son ancien travail.
Ignorant la chance qui lui avait été laissé.

Malheureusement.
Dans la favela, les chances ne se multiplient pas.
Et la patience de la police s’épuise vite.
Il ne s’agit pas de justice.
Mais d’efficacité.

Il fut repéré à nouveau.
Et exécuté au coin d’une rue.

Quelques années plus tard, les téléphones portables apparaissaient.
Les guets s’en servir.
Et dans le quartier, on se souvenait de temps à autre de la voix de Ramon.
Symbole d’une autre époque.
Aujourd’hui disparue.

Photo by Aix Style on Unsplash

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